Publié le par Olivier Maupas-Sehikyan · Colliers



Certaines créations sont des sommes de vies. Celle dont je vous parle aujourd'hui est la plus émouvante qu'il m'ait été donné de façonner. Un jour, une cliente a poussé la porte de mon atelier de Saint-Sébastien-sur-Loire, près de Nantes, avec un coffret en bois rempli à ras bord. Elle en est repartie avec la promesse d'un collier art déco or platine qui réunirait tout ce que contenait cette boîte.
Un coffret de souvenirs et un désir très précis
Quand elle a soulevé le couvercle, j'ai compris que nous n'allions pas parler d'un simple bijou. Il y avait là des dizaines de pièces : une alliance en or blanc transmise par sa mère, un solitaire diamant reçu pour ses 30 ans, plusieurs petites bagues en or rose, une chaîne en platine offerte par son défunt mari, et un assortiment de boucles, de pendentifs et de bracelets accumulés au fil des décennies.
Son constat était lucide. Rien de tout cela n'était plus porté. Certains bijoux étaient cassés, d'autres démodés, beaucoup ne ressemblaient plus à la femme qu'elle était devenue. Pourtant, elle refusait de les laisser dormir dans une boîte, et plus encore de les revendre. Ce qu'elle voulait tenait en une phrase : que ces souvenirs renaissent ensemble, fondus dans un seul bijou qu'elle porterait sur elle.
Nous avons parlé longtemps. Quel bijou peut accueillir autant de mémoire ? Un collier, évidemment, pour sa surface généreuse. Et quel style pour qu'il traverse les années sans vieillir ? L'Art déco des années 1920 et 1930 s'est imposé presque tout seul, par sa rigueur et son élégance.
J'ai sorti mes crayons. Plusieurs croquis plus tard, nous avons retenu une silhouette en Y, articulée, faite de volutes géométriques et de motifs stylisés, avec deux pampilles au centre, comme un clin d'œil aux sautoirs des Années folles. Ce dessin a été validé ce jour-là, et ma cliente est repartie, le cœur un peu plus léger.
Le style art déco et le mariage de trois métaux
Avant de vous raconter la fabrication, laissez-moi vous dire pourquoi ce style me tenait à cœur. L'Art déco apparaît officiellement en 1925, lors de l'Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes, à Paris. Il naît en réaction à l'Art nouveau et à ses courbes végétales. À la place, il choisit la géométrie, la symétrie, l'épure. Le cubisme, le Bauhaus, l'art égyptien et l'art asiatique l'ont nourri, et il célèbre avant tout la ligne, le rythme et la lumière.
En joaillerie, il a donné certains des bijoux les plus célèbres du XXᵉ siècle, chez Cartier, Boucheron ou Van Cleef & Arpels. Le platine y est devenu le métal de référence : blanc, solide, capable de recevoir un sertissage d'une finesse rare. Les diamants y règnent, parfois associés à l'onyx, au saphir ou à l'émeraude pour des contrastes saisissants.
Pour cette création sur mesure, j'ai choisi d'associer trois métaux : l'or blanc 18 carats, l'or rose 18 carats et le platine, tous issus des bijoux de ma cliente. Le platine, au centre, apporte la blancheur historique du style. L'or rose ajoute de la douceur et une note plus contemporaine. L'or blanc, lui, fait le lien entre les deux teintes.
Ce choix n'allait pas sans difficulté. L'or blanc et l'or rose fondent autour de 1 064 °C, alors que le platine exige 1 768 °C, soit 700 degrés de plus. Réunir ces métaux dans une même pièce suppose donc une vraie maîtrise du feu.
Les diamants récupérés ont d'abord été triés à la loupe x10, puis calibrés et répartis selon le dessin. Les plus beaux ont été réservés aux pampilles centrales, les plus petits aux volutes, de part et d'autre.
Une fabrication entièrement à la main
Tout a été réalisé dans mon atelier de joaillerie près de Nantes, à la main, sans fonte à cire perdue. J'ai commencé par fondre séparément chaque métal récupéré. L'or blanc, l'or rose et le platine ont été refondus, purifiés, puis coulés en lingots propres. Chaque lingot a ensuite été laminé en plaque, ou étiré au banc pour fournir les fils dont j'avais besoin.
Les volutes ont été découpées à la scie bocfil dans ces plaques fines, puis ajustées à la lime, une à une. Le milgrain, ces minuscules rangées de perles métalliques qui courent le long des bords, a été ciselé à la main, au perloir. C'est la signature de l'Art déco, et il accroche la lumière avec une vivacité que la machine ne donne pas.
L'articulation : le défi du confort
L'articulation a demandé le plus de patience. Chaque volute est reliée à la suivante par un fin maillon soudé en double charnière, ce qui permet au collier de suivre la courbe du cou avec souplesse. C'est une technique héritée de la haute joaillerie, et elle garantit un excellent confort de port.
Les brasures et le sertissage
Les brasures entre l'or et le platine ont été les plus délicates. Pour ne pas faire fondre l'or voisin du platine, j'ai employé une brasure d'or à haute température et conduit la flamme avec une extrême précision, en concentrant la chaleur sur les zones en platine.
Le sertissage est venu en dernier. Les diamants des volutes ont été montés en serti grains, à l'aide de l'échoppe et du perloir. Les pierres maîtresses des pampilles, elles, ont été enchâssées en serti clos, pour les protéger au mieux. Puis est venu le polissage, long, minutieux, jusqu'à ce que chaque surface renvoie la lumière comme je l'avais imaginée.
Le jour où elle a passé son collier
Le jour de la remise, j'avoue avoir été presque aussi ému qu'elle. Ma cliente a pris le collier entre ses mains, l'a regardé en silence, puis l'a passé autour de son cou pour la première fois. Elle a fondu en larmes. Dans ce bijou, il y avait l'alliance de sa mère, le solitaire de ses 30 ans, la chaîne de son mari : une vie entière, désormais portée tout près de son cœur.
C'est pour ces moments-là que j'ai choisi ce métier. Si vous aussi gardez des bijoux anciens dans un tiroir, ou si vous rêvez d'une transformation complète, venez en parler à mon atelier de Saint-Sébastien-sur-Loire. Nous prendrons le temps de regarder ce que vous avez, et d'imaginer ensemble ce qu'il pourrait devenir.





