Publié le par Olivier Maupas-Sehikyan · Bagues


Certaines créations naissent d'une perte. Celle dont je vous parle aujourd'hui est née du vide laissé par un bijou de famille disparu, et du désir tenace de lui rendre sa place. Je l'ai entièrement façonnée dans mon atelier de Saint-Sébastien-sur-Loire, près de Nantes.
Une chemise cartonnée et une bague Toi et Moi diamant saphir perdue
Ce jour-là, un client a poussé la porte de l'atelier, une chemise cartonnée sous le bras. Il l'a ouverte devant moi avec précaution. À l'intérieur, quelques vieilles photographies en noir et blanc, deux clichés couleur plus récents, et un feuillet manuscrit sur lequel il avait noté tous ses souvenirs.
Sa demande était aussi précise qu'émouvante. Il voulait retrouver une bague ancienne transmise dans sa famille depuis plusieurs générations : un Toi et Moi en or, orné d'un diamant et d'un saphir bleu, entouré d'un décor feuillagé. Sa grand-mère l'avait portée toute sa vie. Son épouse en avait ensuite hérité. Puis la bague avait été perdue lors d'un voyage, il y a quelques mois, et cette disparition les avait profondément marqués.
Je l'ai écouté sans l'interrompre. Dans ces moments-là, on ne parle pas seulement d'or et de pierres. On parle de mémoire.
Reproduire un bijou ancien sans l'original
Le défi était de taille. Faire renaître un bijou sans l'avoir sous les yeux demande de la méthode et beaucoup de patience. Nous avons donc étudié ensemble chaque photographie à la loupe, l'une après l'autre. À partir des gros plans, j'ai pris des mesures approximatives, repéré la taille des pierres, l'agencement des sertis, les proportions du corps de bague et le dessin précis des feuillages.
J'ai ensuite sorti mon carnet. Plusieurs croquis se sont succédé, chacun validé ou corrigé par mon client, qui reconnaissait un détail, hésitait sur un autre, retrouvait soudain un souvenir. Le modèle retenu s'est dessiné peu à peu : un diamant taille poire dans un serti à griffes en or blanc, un saphir bleu posé à côté dans un serti à griffes en or jaune, plusieurs petits saphirs en serti clos en dessous, et des motifs feuillagés sertis de diamants courant sur les épaulements.
Quand le dessin a été approuvé, j'ai senti que nous tenions quelque chose de juste.
Le Toi et Moi : une histoire d'amour qui remonte à Napoléon
Avant de toucher au métal, je tiens toujours à replacer un bijou dans son histoire. La bague Toi et Moi est l'une des créations les plus romantiques de la joaillerie, et elle doit sa célébrité à Napoléon Bonaparte. En 1796, le futur empereur offre à Joséphine de Beauharnais une bague ornée d'un saphir bleu et d'un diamant taille poire, montés côte à côte en or jaune. Ce geste a donné naissance à l'un des styles les plus emblématiques du romantisme européen.
Sa symbolique reste très forte. Deux pierres différentes, réunies sur un même anneau, disent l'union de deux êtres distincts et complémentaires. Cette idée a séduit les couples de la Belle Époque jusqu'à aujourd'hui.
Le décor feuillage et le saphir
Le serti feuillage, lui, appartient à la Belle Époque (1890-1914) et à l'Art nouveau. Les joailliers d'alors puisaient dans la nature : feuilles de vigne, palmettes, volutes végétales, roseaux. Ces motifs étaient souvent rehaussés de petites pierres serties en pavage.
Quant au saphir, il appartient à la famille des corindons. Sa dureté de 9 sur l'échelle de Mohs en fait une pierre fiable pour un bijou porté tous les jours. Son bleu profond, souvent associé à la fidélité, dialogue magnifiquement avec la lumière du diamant.
Pour cette création, j'ai choisi avec soin un diamant taille poire et un saphir bleu taille ovale, aux calibres proches de ceux que révélaient les photographies. Les petits saphirs ont été calibrés à l'unité afin de retrouver l'harmonie du modèle d'origine.
Une fabrication entièrement à la main dans mon atelier près de Nantes
Vient alors la phase technique, celle que j'aime tant. Tout a été réalisé sur place, à l'établi.
J'ai d'abord fondu séparément l'or jaune 18 carats et l'or blanc 18 carats. Chaque métal a été porté à environ 1 064 °C, sa température de fusion, puis coulé en lingots distincts. Ceux-ci ont été laminés en plaques et étirés au banc pour obtenir les fils nécessaires.
Le corps de bague en or jaune a ensuite été découpé à la scie bocfil, puis cintré au triboulet selon la forme asymétrique propre aux anciens Toi et Moi. Les volutes feuillagées des épaulements, je les ai façonnées à la lime aiguille, courbe après courbe, en comparant sans cesse avec les clichés.
Les deux montures principales ont suivi. Celle du diamant, en or blanc, reçoit un panier ajouré, très typique des bijoux d'époque. Celle du saphir, en or jaune, rappelle la teinte chaude du bijou perdu. Les quatre griffes de chaque monture ont été taillées une à une, légèrement plus longues que sur un modèle contemporain : c'est une signature de la Belle Époque. Les sertis clos des petits saphirs ont été formés à partir de fines bandes d'or blanc cintrées à la pince. Chaque logement de diamant dans le feuillage a été creusé à la fraise conique, puis préparé pour le serti grains.
Brasure, sertissage et polissage
L'assemblage est venu après. Chaque élément a été brasé avec précision, dans un ordre pensé pour préserver la finesse des motifs.
Puis j'ai attaqué le sertissage. Le diamant et le saphir bleu ont été enchâssés délicatement, leurs griffes rabattues à l'onglette. Les petits saphirs ont pris place en serti clos. Les diamants du feuillage ont été sertis grain par grain, à l'échoppe et au perloir.
La bague a enfin été poncée, puis polie à la feutre et au coton. L'or blanc a reçu son bain de rhodium, tandis que l'or jaune a gardé sa chaleur naturelle.
Un pont retrouvé entre le passé et le présent
Lorsque mon client a découvert la bague reproduite, son émotion m'a confirmé l'essentiel. Ce bijou n'est pas une simple copie : c'est un pont retrouvé entre le passé et le présent, entre la grand-mère qui l'a portée toute sa vie et l'épouse qui allait pouvoir la porter à nouveau.
Si vous aussi vous avez perdu un bijou ancien, ou si vous ne possédez de lui que quelques photographies, venez m'en parler à l'atelier. Nous regarderons vos images ensemble, sans hâte, et nous verrons ce qu'il est possible de faire revivre.





